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Turquie: un an et demi après, comment se porte Sainte-Sophie?

Turquie: un an et demi après, comment se porte Sainte-Sophie?

La seule chose qu’on n’entend plus à l’intérieur de Sainte-Sophie, ce sont les bruits de pas. Les touristes, par centaines à certaines heures, se promènent en chaussettes sur le tapis couleur turquoise qui recouvre le marbre gris. Ils ont les yeux levés vers la grande coupole, les oreilles tournées vers le guide qui commente la visite. C’est un brouhaha multilingue.

Pendant que les touristes déambulent, s’assoient ou même s’allongent sur le tapis et font un selfie, des fidèles musulmans prient. Plus on avance vers les côtés et le bout de la nef – là où est situé le mihrab – plus on voit d’hommes, imperturbables, réciter le Coran ou se prosterner à toute heure. Des femmes aussi, mais à l’écart, dans une zone qui s’étire à gauche, derrière d’épaisses colonnes et un moucharabieh en bois. Et puis, cinq fois par jour, dans ce mélange de recueillement et d’agitation permanent, surgit l’appel à la prière.

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Ainsi va Sainte-Sophie depuis le 24 juillet 2020. Depuis que l’édifice, de fait, est redevenu mosquée au cours d’une grande prière à laquelle participait le chef de l’Etat, Recep Tayyip Erdogan. Deux semaines plus tôt, le Conseil d’Etat l’avait rendu, de droit, au culte musulman, jugeant qu’il n’aurait jamais dû lui être retiré. Sainte-Sophie d’Istanbul, née basilique byzantine en 537 sous l’empereur Justinien, convertie en mosquée quand les Turcs ottomans conquièrent Constantinople en 1453, transformée en musée en 1934 par le fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk, s’appelle désormais, de nouveau, la grande mosquée Sainte-Sophie.

« Quand la prière est terminée, des gens du monde entier, musulmans et non-musulmans, visitent Sainte-Sophie. La seule différence avec le musée, c’est qu’ils entrent gratuitement. C’est mieux, non ? », plaisante Ferruh Mustuer, 50 ans, l’un des deux imams affectés au service de la mosquée. « De jour comme de nuit, ceux qui entrent ici sont nos invités, et nous les accueillons de la meilleure des manières. Sainte-Sophie appartient à tous. »

La Vierge cachée par un voile

Tous les visiteurs, cependant, n’ont pas accès à tout. Il y a cette aile du rez-de-chaussée à l’usage exclusif des femmes. Il y a surtout l’abside, où ne vont que les hommes qui prient. Son plafond en demi-coupole présente trois mosaïques, dont une de la Vierge à l’enfant datée du IXe siècle. Depuis que Sainte-Sophie a rouvert comme mosquée, ces mosaïques sont invisibles, cachées derrière des voiles.

Ce n’est pas ce qui avait été promis. En juillet 2020, le ministère de la Culture avait affirmé que les rideaux s’ouvriraient dans l’abside en dehors des heures de prière. Le ministère n’a pas donné suite aux demandes d’interview du Soir. « Il est impossible d’ouvrir les rideaux car ces mosaïques sont situées dans la direction de La Mecque, donc les musulmans ne peuvent pas prier face à elles. Or, on prie en permanence dans la mosquée », justifie pour sa part l’imam Ferruh Mustuer.

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Et puis il y a l’étage, la galerie supérieure, où se trouvent certaines des mosaïques les mieux conservées. Elle a fermé pour restauration il y a plus de deux ans. « Les travaux sont terminés, pourtant la galerie n’a pas rouvert », soupire l’architecte Zeynep Ahunbay, membre depuis 1993 du conseil scientifique mis en place par le ministère de la Culture pour préserver le bâtiment. « La fermeture de la galerie, c’est le plus gros problème », abonde Metin Kural, guide touristique depuis 30 ans. « Les autorités pourraient en faire un musée, avec une entrée payante et distincte de celle de la mosquée », suggère-t-il. « Inch’Allah, l’étage rouvrira très bientôt », répond l’imam Ferruh Mustuer. « Nos responsables sont en train d’examiner tous les aspects techniques pour que la galerie ne subisse aucune dégradation. »

La mosquée Sainte-Sophie est-elle aussi bien protégée que l’était le musée ? En juillet 2021, le Comité du patrimoine mondial de l’Unesco, sur lequel Sainte-Sophie figure depuis 1985, a réitéré « sa profonde préoccupation concernant l’impact potentiel » de cette décision « sur la valeur universelle remarquable des biens ». Il a demandé à la Turquie de lui présenter « un rapport sur l’état de conservation » du monument avant ce 1er février. Le gouvernement s’en est offusqué, invoquant ses « droits souverains » et affirmant que ses aménagements « n’ont pas d’impact négatif ».

Un statut qui fait débat

Zeynep Ahunbay admet n’avoir observé aucune « altération irréversible », mais n’est pas rassurée pour autant. « Lors d’une visite pour suivre l’avancée d’un projet (de restauration, NDLR) des minarets, j’ai par exemple constaté que des câbles avaient été cloués dans la toiture en plomb », raconte l’architecte. « Certaines personnes peuvent faire des erreurs en priorisant la fonction de mosquée. »

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Chez les guides touristiques, le changement de statut continue aussi de faire débat. Metin Kural, dont le grand-père allait prier à Sainte-Sophie, avoue « ne pas avoir été choqué ». « Vu de l’étranger, on ne réalise pas toujours que pour beaucoup de musulmans turcs, Sainte-Sophie était la mosquée la plus importante héritée de l’Empire ottoman, la première mosquée d’Istanbul. Ils s’y sentaient étrangers quand elle était musée », observe le guide. Il ajoute, à l’inverse, « comprendre que les Grecs aient été peinés par cette décision. Pour eux aussi, Sainte-Sophie est un symbole ».

Un symbole également pour les orthodoxes hellénophones de Turquie, héritiers des Byzantins, qui ne sont plus que quelques milliers. « Un symbole pour tous les chrétiens et, au-delà, pour toutes les minorités religieuses de ce pays », complète Garo Paylan. Cet Arménien, député d’opposition, confie ne plus vouloir se rendre à Sainte-Sophie. « C’est trop dur pour moi, ça me rend triste », souffle-t-il. « Les autorités auraient pu consulter Bartholomée 1er (le patriarche œcuménique de Constantinople, NDLR) et trouver avec lui un terrain d’entente. Les musulmans auraient pu prier à un endroit et les chrétiens à un autre », regrette-t-il. « Convertir Sainte-Sophie, c’est une façon de dire : les Turcs, les musulmans ont conquis cet endroit et ils en font ce qu’ils veulent. Cela révèle l’absence de culture démocratique de ceux qui dirigent la Turquie. »






Par Anne Andlauer

Le 31/01/2022 à 12:34


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