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Tableau Delvaux: Vade retro

Tableau Delvaux: Vade retro

LŒuvre au noir, grand roman de Marguerite Yourcenar, s’ouvre sur l’introduction des métiers à tisser dans l’univers manuel des tisserands. Cette révolution se produit à l’initiative d’un certain Colas qui rêve ainsi de soulager les travaux des ouvriers et leur détresse. Zénon, le héros, passionné de savoir et de technologie, aide son ami à dessiner ces machines, installées dans un atelier de Dranouter.

Mais les tissutiers prennent peur : « Si ces machines s’implantent dans le plat pays, nous sommes cuits, nous ne sommes pas faits pour nous démener entre deux roues comme des écureuils en cage ». Colas doute, sous la pression des licenciements d’ouvriers et des oppositions : « Et j’ai compris que nos mécaniques étaient un fléau comme la guerre, la cherté des vivres, les draps étrangers. (…) Et je dis que l’homme doit travailler tout bonnement comme avant lui ses pères l’ont fait et se contenter de ses deux bras et de ses dix doigts ».

La furie de Zénon s’abat alors sur cet ami qui renonce à la modernité : « Je te croyais un homme, Colas et je ne vois qu’une taupe aveugle. Brutes qui n’auriez ni feu, ni chandelle, ni cuiller à pot, si quelqu’un n’y avait pensé pour vous, et à qui une bobine ferait peur, si on vous la montrait pour la première fois ! Retournez dans vos dortoirs, pourrir à cinq ou six sous la même couverture, et crevez sur vos galons et vos velours de laine comme vos pères l’ont fait. »

Et si on remplaçait les « métiers à tisser » de Dranouter par l’« e-commerce », et les tisserands par « les petits commerces locaux » ? Et si on remplaçait Colas par Paul Magnette et Zénon par tous ceux, de l’Open VLD au PTB en passant par les fédérations professionnelles, qui se sont déchaînés contre la sortie du président du PS dans Humo
 : « Je veux réaliser la sortie de l’e-commerce, après celle du nucléaire. Faisons de la Belgique un pays sans e-commerce, avec de vrais magasins et des villes animées. »

Les revers du progrès

Qu’est-ce que le progrès ? Comment passer des caps dans une société, tout en gérant les transitions et en limitant les dégâts collatéraux ? Aussi vieux que le monde. L’échange entre « Colas et Zénon » m’avait à l’époque renvoyée à la transformation de la presse papier au digital, qui signifiait la mort de certains métiers, la nécessité de travailler 24h sur 24, la gestion de l’immédiateté de l’information, l’accès de tous à sa diffusion. On pensait que la presse traditionnelle pouvait en mourir alors qu’aujourd’hui, nombre de titres affichent un record d’abonnés payants et sont plus impactants qu’il y a 20 ans. Mais on constate en même temps la nuisance sans précédent exercée sur la démocratie par la diffusion sans filtre sur les réseaux sociaux de thèses complotistes, populistes et extrémistes.

Il y a dans cet épisode Humo deux travers de notre temps : celui de la légèreté du consommateur/lecteur/commentateur qui se repaît d’une phrase et jette le contexte, et celui du politique qui se paye une saillie matamoresque qui tue à la fois son propos et sa crédibilité.

Sur le fond, le fameux consommateur ne peut que constater, au-delà des facilités et plaisirs indéniables nés des commandes en ligne, qu’il est lancé dans une course frénétique à l’achat, petit tyran domestique derrière son écran, sans souci de celui qui va devoir travailler la nuit pour le livrer. Commande de lampes mercredi à 18h36, emballage à 18h44, scannage à 2h09, départ d’Eindhoven à 2h46, arrivée à Bruxelles à 5h32, prêt pour livraison à 7h42, livraison à 12h05 : un exemple parmi d’autres de ce mouvement de marchandises sans aucun contact humain.

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Dans son interview, Magnette évoque un nouveau prolétariat, dénonce les maladies de longue durée nées de ces nouvelles conditions de travail, la déshumanisation et le non-sens écologique. Pouvons-nous vraiment dire qu’il a tort ? Pouvons-nous nous mettre la tête dans le sable et refuser de réfléchir à tous les impacts d’une société qui évolue vers le « tout digital » ? Au milieu de ce tohu-bohu qu’il a provoqué tout seul, le président du PS se réjouissait d’avoir lancé un débat qui sinon restait dans l’ombre. C’est vrai et c’est aussi très faux.

La petite phrase qui collera longtemps

Le tout quand on est un président de parti, n’est pas de lancer un débat, mais de présenter un plan d’actions, de défendre des mesures, d’apporter des solutions. Le tout quand on est un grand intellectuel, est de se montrer nuancé, d’évoquer les différents axes d’une problématique, les limites d’une sortie politique.

Cette petite phrase va coller longtemps à celui qui l’a prononcée. Pas seulement parce qu’elle lui a occasionné une descente en flammes de l’opposition comme de ses partenaires de la Vivaldi, la sidération des membres de son parti, les foudres des acteurs et un procès en incohérence. Pas seulement parce qu’elle continue à faire le bonheur des éditorialistes et caricaturistes – à la RTBF, un journaliste déclarait : « Paul Magnette a dit une connerie », tandis qu’un humoriste torpillait son rétropédalage d’un « quand on fait une blague, on ne l’explique pas le lendemain ».

Non, elle va coller à Paul Magnette et au PS parce que cette sortie a abasourdi tous ceux et celles, de tous âges, professions, milieux sociaux qui ont découvert au petit-déjeuner qu’un politique voulait supprimer l’outil lié à quasi tous leurs actes au quotidien, encore plus depuis le confinement. Ils devront se débrouiller en essayant de comprendre in fine, que c’était du second degré et une provocation à l’intention de la Flandre.

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Être ou ne pas être à la hauteur

Cette petite phrase pose surtout un gros problème au président et à son parti : comment être à la hauteur du constat posé et d’une déclaration, formulée comme une promesse d’action ? Sortir la Belgique de l’e-commerce, après le nucléaire ? Après 30 ans de valse-hésitation sur le nucléaire et en étant toujours dans le doute au moment de passer à l’acte ? Sortir la Belgique de l’e-commerce comme de la fraude fiscale de haut vol dans un pays où les magistrats doivent pleurer pour qu’on dégage quelques moyens pour la délinquance financière ? Sortir la Belgique de l’e-commerce alors qu’on a été incapable de construire une politique énergétique structurelle qui aurait protégé des hausses de prix actuelles ? Sortir la Belgique de l’e-commerce quand à Bruxelles, on n’arrive pas à gérer l’arrivée d’Uber ?

Leçon numéro 1 : L’enjeu de l’e-commerce et ses très nombreux pratiquants méritent mieux et plus qu’une provocation et le second degré. Leçon numéro 2 : Gare en politique, à promettre la lune sans pouvoir la livrer, ce n’est alors pas sa témérité qu’on teste mais sa crédibilité.






Par Béatrice Delvaux

Editorialiste en chef
Le 12/02/2022 à 15:23


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