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question sociale « Ma crainte, c’est l’élection du Rassemblement national »

question sociale « Ma crainte, c’est l’élection du Rassemblement national »


Dans Les Années Super 8, vous utilisez des mots très forts. Vous dites que vous saviez très jeune que vous vouliez écrire pour venger votre classe…

Je dis même : pour venger ma race !


Toute votre œuvre est marquée par ça…

Oui, on voit dans le film que c’est lors d’un voyage au Chili que s’est vraiment forgé en moi cette conviction, cette idée que c’est là-dessus que je devais écrire. C’était un voyage très politique. On voyait d’un côté toute la misère que voulait combattre le président Salvador Allende, et de l’autre cette idée qu’un homme en vaut un autre. Cela me ramenait à toutes sortes d’humiliations. Déjà quand j’étais une professeure « bien propre sur elle », vivant dans une villa de fonction, j’avais le sentiment de traîtrise…


Aujourd’hui, ce fossé entre les classes s’est encore creusé ?

Il ne prend plus les mêmes formes, mais c’est très difficile à changer. On sort aussi de toute une période où il y a eu une dénégation extrêmement forte des classes sociales. En France, c’est en quelque sorte le mouvement des gilets jaunes qui a fait ressurgir cette idée. Les différences, et les regards qu’on porte sur les différences, sont toujours là. Et cela vaut aussi pour les personnes issues de l’immigration. Ce n’est plus pareil à ce que c’était dans ma jeunesse, bien sûr. Il y a eu l’école pour tous. Autrefois, il y avait un fossé entre ceux qui allaient à la fac et ceux qui arrêtaient après le bac. Mais aujourd’hui, il y a un fossé entre ceux qui vont à la fac et ceux qui fréquentent les grandes écoles.


Vous aviez défendu les gilets jaunes à l’époque. Les raisons de leur combat sont toujours là ?

Oui, je pense qu’elles sont toujours là. Et il n’est pas sûr que ces raisons ne conduisent pas en 2027 à l’élection du Rassemblement national. C’est ma crainte.


On a vu effectivement que les classes populaires ont voté massivement à Marine Le Pen. Vous, vous avez entamé une sorte de combat politique en rejoignant le « Parlement populaire » ?

Oui, même si, en ce qui me concerne, c’est la troisième fois quand même que je rallie Jean-Luc Mélenchon. Mon combat, c’est de ne pas laisser ces classes populaires dont je suis issue, c’est important de le rappeler, dériver vers Marine Le Pen. Ce serait une telle défaite politique, une telle défaite de l’intelligence, une telle défaite de la République !


Comment faut-il comprendre votre engagement dans ce Parlement populaire ? La société civile doit beaucoup plus s’investir dans la vie publique?

La société civile doit davantage s’investir mais aussi les instances culturelles. Il y a des écrivains qui se sont investis. Je pense à Eric Vuillard par exemple, mais c’est une très petite minorité. Dans le passé, il y avait davantage d’écrivains engagés. Là, il y a une frilosité, un repli sur soi qui est au fond celui de la société toute entière. C’est cet individualisme qu’il faut dépasser. Ce n’est peut-être pas évident pour des gens qui doivent vivre de leur production, mais il faut regarder dans quel pays on est, voir avec qui on fait société !


Et dans quel pays est-on ? Dans quel état est la France ?

C’est très difficile de poser un diagnostic sur ce moment précis. Comment évaluerait-on cet état ? Au nombre de gens qui sont au Smic, ou en dessous du Smic ? Il y a des moments qui s’apparentent à des tournants. C’était un peu le cas entre les deux tours de la présidentielle. Maintenant, je crois que la France est dans une forme d’attentisme, elle attend de savoir ce que prépare le gouvernement pour organiser une action éventuelle, je pense à la réforme des retraites, par exemple. Je crois que ce qui domine cet été, c’est le changement climatique. On a le sentiment, après ce mois de juillet et ce mois d’août exceptionnels, qu’il y a urgence à agir et en même temps, on ne sait pas du tout où on va. Et il y a toujours ce sentiment d’injustice, qui est peut-être même dans l’ADN de la France d’aujourd’hui. Il concerne tous les domaines. Prenez les restrictions en cette période de sécheresse. Il y a encore des terrains de golf qui sont copieusement arrosés ! L’inégalité concerne aussi les ressources naturelles.


Ce qui caractérise la France aujourd’hui, n’est-ce pas aussi la résignation ? L’abstention ne fait que monter, d’élection en élection… La France est en rupture avec son système politique ?

Ce qui la caractérise effectivement, c’est de penser que la politique ne sert à rien. Beaucoup de gens ne se reconnaissent plus dans l’offre politique. Se battre contre l’abstention, c’est l’un des combats les plus durs. Cette conviction que la politique ne peut plus changer les choses est si répandue…


Vous, vous continuez d’y croire ?

Oui, sans quoi on pourrait tout de suite aller brûler des cierges (rires)…






Par Joëlle Meskens

Envoyée permanente à Paris
Le 16/08/2022 à 18:48


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