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La série «En Thérapie» redonne de la valeur à la parole

La série «En Thérapie» redonne de la valeur à la parole

D’un traumatisme à l’autre : la première saison de la série En Thérapie tournait autour des problèmes psychologiques consécutifs aux attentats de Paris de 2015, à travers un échantillon de personnages représentatifs, à divers titres, de la société française (interprétés par Reda Kateb, Mélanie Thierry, Pio Marmaï…). A la surprise générale, alors que l’Europe entrait dans la période de confinement strict, début 2020, la série, adaptée du format israélien BeTipul créé par Hagai Levi, allait rencontrer un très large écho, pour devenir la série la plus regardée de la chaîne franco-allemande, avec 54 millions de vues sur Arte.tv et une moyenne de 1,6 million de téléspectateurs pour la diffusion linéaire. Alors que la page « covid » se tourne, c’est précisément cette période qui suit le premier confinement qui sert de cadre à la deuxième saison de « En Thérapie », diffusée à partir de ce jeudi sur Arte et Arte.tv, où les 35 épisodes sont disponibles en streaming.

Cinq ans ont passé pour le docteur Dayan (Frédéric Pierrot), désormais divorcé et installé dans un nouveau cabinet, où il accueille de nouveaux patients, tous avec leurs maux à l’âme qui, s’ils ne trouvent pas leur origine dans le lockdown traversé à partir de mars 2020, y ont néanmoins grandi. C’est Jacques Weber en patron d’entreprise pris dans un tourbillon médiatique, Suzanne Lindon, qui affronte un grave problème de santé qu’elle a tu jusque-là, ou le jeune Robin (Aliocha Delmotte), adolescent en surpoids qui subit des brimades dans le cadre scolaire, et voit ses parents (Pio Marmaï et Clémence Poésy) se déchirer. De son côté, le professeur Dayan fait face à ses propres tourments, avec un procès intenté par les parents d’un patient décédé (le personnage joué par Reda Kateb dans la première saison), et se tourne vers une collègue psychanalyste (Charlotte Gainsbourg) pour retrouver ses repères. Les créateurs de la série, Eric Toledano et Olivier Nakache ont confié la réalisation des épisodes à quatre nouveaux réalisateurs : Agnès Jaoui, Emmanuelle Bercot, Arnaud Desplechin et Emmanuel Finkiel. Chacun apporte un regard nouveau et différent sur le processus thérapeutique, autour de thèmes graves : le suicide, la maladie en phase terminale, le burn-out…

La psychanalyse comme matière à séries ? Quand ils ont entamé le travail d’adaptation de la série d’Hagai Levi, Olivier Nakache et Eric Toledano (réalisateurs d’Intouchables ou Le sens de la fête) étaient loin de se douter que la colle allait prendre. Loin de là. « Surpris, le mot n’est pas assez fort », se souvient Eric Toledano, rencontré au festival Séries Mania de Lille, « Quand on a commencé à travailler dessus, avec les scénaristes, puis avec les réalisateurs, on avait fort peu de certitudes sur la possibilité que les spectateurs adhèrent. La seule question qu’on a posée à ce moment-là à Arte, c’était : “Est-ce que vous maintiendrez la programmation si ça ne marche pas ?” En termes de réalisation, ça reste un champ/contre-champ ; il y avait quand même un gros risque que les spectateurs s’endorment devant la série. ».

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Qui plus est, sur le plan de l’action, difficile de nier que  
En Thérapie se situe aux antipodes de la plupart des séries à succès récentes, puisque tout se passe, en grande partie, entre les quatre murs du cabinet du psychanalyste. Et que tout transite par la parole, dans les dialogues entre le docteur et ses patients. Une singularité qui, à l’analyse, expliquerait en bonne partie que la série ait trouvé un si large public, contribuant à la « libération de la parole ». Pour Frédéric Pierrot, acteur principal de la série, à nouveau incroyablement juste dans la seconde saison, il y a davantage. « 
On vit dans un monde extrêmement bruyant, cacophonique. On ne comprend plus rien, on n’entend plus rien. Ça va tellement loin qu’on ne s’entend même plus soi-même. Le cadeau qu’offre cette série, c’est de montrer ce travail qui se déroule dans un endroit et à un moment où le calme existe, où il est possible de revenir sur soi, et où quelqu’un se met à l’écoute. Le rôle du psy est d’être un miroir, neutre et réfléchissant pour pouvoir s’entendre ».

Libération de l’écoute

Libération de la parole, mais surtout de l’écoute, de soi en particulier, pour le comédien, qui a lui-même suivi une analyse avant la première saison. « Indépendamment de la rumeur du monde, du bruit, de la cacophonie, de la guerre, de la pandémie, comment puis-je me penser, moi-même ? » Pour Eric Toledano aussi, les séances de psychanalyse proposées dans la série permettent de s’extraire du « bruit ambiant », fléau de l’époque. « J’ai été très touché par un texte du philosophe Etienne Klein », rapporte-t-il, « qui expliquait qu’il est désormais interdit de dire qu’on ne sait pas. La période du covid a pourtant montré l’inverse. Or, comme on n’accepte pas de ne pas savoir, on en arrive au stade où les points de vue s’affrontent pour ne créer que du bruit. La sagesse de l’intelligence, selon un autre philosophe, c’est pourtant d’affronter l’incertitude ».

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En porte-à-faux, En Thérapie offre un moment de répit dans la tourmente et, pour Eric Toledano, redonne justement « de la valeur à la parole » et à une discipline, la psychanalyse, en perte de vitesse. Ce qui a valu à la production un accueil plutôt favorable de la part des professionnels : « La psychanalyse était victime d’une forme de dénigrement au profit des thérapies de développement personnel qui témoignent une fois de plus, de la volonté de rapidité, d’immédiateté. La psychanalyse est une réponse qui fait l’éloge de la lenteur. Il faut parfois compter 5 ou 6 ans de fréquentation pour parvenir à un résultat. Lacan dit d’ailleurs qu’aller mieux, c’est de surcroît, et pas le but. Le but, c’est d’explorer son passé, de lui trouver d’autres significations, pas nécessairement d’aller mieux. La pseudo-science qui prétend de manière aguicheuse pouvoir guérir vite avait un peu ringardisé la psychanalyse. Attention à ne pas ressembler à la platitude de nos écrans ! Tout ne peut pas être immédiat ».

Transfert possible

Objection : mettre en scène les problèmes mentaux causés par le covid et par des semaines d’enfermement forcé, n’est-il justement pas précipité avec moins de 18 mois de recul ? « Comme c’est une adaptation, les personnages existaient déjà. On s’est rendu compte que quand on mélangeait avec ce qui se passait avec le covid, ça fonctionnait presque mieux, parce que ça ajoute une couche qui rend le besoin de recul superflu », répond Toledano. « Avec les thèmes qu’on aborde, c’est comme si on avait labellisé des sensations qui font écho chez les spectateurs. Il y a un transfert de la séance possible qui créé de l’identification ».

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La diversité des traitements offerts par les quatre réalisateurs, auxquels Nakache et Toledano se sont joints pour une partie des épisodes, éloigne aussi le spectre d’une vision monolithique sur les questions abordées. Question d’écoute encore : « En réalité, les réalisateurs, comme les psys, sont des personnes qui écoutent et regardent beaucoup, chacun avec sa façon très singulière et personnelle de le faire. Que ce soit Desplechin ou Bercot, ils situent différemment les moments de bascule. Cette force du regard et de l’écoute, je l’ai beaucoup ressentie lors du tournage », relève Frédéric Pierrot.

Pour les réalisateurs, enfin, la simplicité du dispositif ramène à l’épure du cinéma : « Dans cet exercice-là, tout passe par les acteurs. On ne recourt pas aux flash-back pour évoquer le passé, tout se fait par le récit, ce qui nous force à être encore plus attentifs aux acteurs. Tout passe dans l’émotion, dans les paroles, dans un regard croisé… ».






Par Cédric Petit

Journaliste au service Culture
Le 30/03/2022 à 15:16


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