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Guerre en Ukraine: entre incompréhension et bonne volonté, comment les CPAS absorbent la vague de réfugiés

Guerre en Ukraine: entre incompréhension et bonne volonté, comment les CPAS absorbent la vague de réfugiés

Houlala, je ne sais même pas par où commencer… » Assise devant un bureau qui n’est visiblement pas le sien, Carole Gaspar, assistante sociale au CPAS de Gouvy (province de Luxembourg) est perturbée. « C’est dingue, il n’y a aucun bic qui fonctionne ici ! » De l’autre côté du plexiglas, relique d’un temps pas si lointain où tout tournait autour du covid, une jeune ukrainienne aux longs cheveux remontés en une queue-de-cheval soupire. Difficile de dire si elle s’impatiente ou si elle a peur. « No stress Iana ! On est là pour vous aider ! »

Malgré le bon esprit de Carole Gaspar, la conversation patine vite. Son anglais est un peu rouillé et elle n’a pas encore l’habitude d’utiliser l’option traduction de son téléphone. « Il faut dire que des étrangers, on n’en a pas tous les jours ici. »

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Dans le bureau d’à côté, sa collègue Marie-Aline Bossicart ne s’en sort pas mieux. Elle a pourtant déjà traité plus d’une trentaine d’arrivées ces dix derniers jours. Sauf que cette fois, aucune des deux dames qui attend son aide ne parle une autre langue que l’ukrainien. Un coup de fil à une habitante du cru qui accepte de jouer les interprètes à distance laissera juste le temps à Marie-Aline de confirmer que la plus âgée a besoin de soins médicaux. Tant pis pour le reste, on s’en tiendra au minimum requis, à savoir une signature en bas du papier de la mutuelle, précédée de la fameuse mention « Lu et approuvé », ici à écrire en bon français. À Gouvy, comme à peu près partout ailleurs dans le pays, on répète qu’on fait « comme on peut » pour gérer cette vague migratoire inédite de mémoire d’assistante sociale.

ACCUEIL DES REFUGIES UKRAINIENS AU CPAS DE GOUVY (2)

Ni le fédéral, ni le niveau régional n’était en mesure de communiquer des chiffres précis du nombre de demandes enregistrées depuis le début du mois de mars dans les CPAS. On sait uniquement que 6.000 réfugiés sur les 25.000 arrivés en Belgique ont eu besoin d’aide pour trouver un logement. Ceux-là, et probablement bien d’autres, se retrouveront dans les jours à venir dans un bureau comme celui depuis lequel Iana raconte, sans être tout à fait comprise, le long périple qui l’a menée de Kiev jusqu’au fin fond des Ardennes. « Vous êtes venue en voiture ? By car, c’est bien ça ? », interroge Carole en mimant un volant, ce qui lui vaudra un hochement de tête lasse.

Pas la peine de se vexer

« Vous faisiez quoi en Ukraine Iana ? Assistante personnelle, c’est bien ça que vous me dites ? ». La jeune femme sourit mais sent que quelque chose cloche. Elle se lève et passe de l’autre côté du bureau pour prendre une photo de l’écran d’ordinateur où quelques notes prises à la volée sur un traitement de texte résument sa vie de réfugiée. Elle traduit via Google et lâche un grand : « No, no ! » Iana n’est pas assistante, elle est directrice adjointe d’une entreprise. Elle vient de reprendre le travail après son congé de maternité. Elle a un diplôme de polytechnicienne. Son domaine, ce sont les maths et la physique. « Assistante personnelle… », souffle-t-elle dans un demi-sourire blasé.

Carole Gaspar ne se vexe pas. Une forme de complicité finit même par s’installer entre les deux femmes à force de se repasser le téléphone pour traduire du français vers l’ukrainien et inversement. On se quitte sur des sourires, la promesse que l’argent (1450 euros pour une mère avec des enfants) devrait être versé d’ici quelques semaines, d’un échange de mails pour rester en contact. Avant de passer aux suivants.

ACCUEIL DES REFUGIES UKRAINIENS AU CPAS DE GOUVY (3)

Nataliia prend place aux côtés de son père Olexander, un septuagénaire moustachu au regard triste. Celle qui était bibliothécaire en Ukraine, explique avec trois mots de français qu’il faut absolument faire quelque chose pour les dents de son aïeul. Carole réfléchit une seconde puis décroche le combiné du téléphone fixe. « On va vous trouver un rendez-vous alors ! »

Kiné, ophtalmo, pharmacien, et dentiste, voilà le panel non exhaustif des coups fils à passer pendant et après les entretiens. Puisqu’Olaxender n’a pas mal, du moins si on l’a bien compris, la consultation est fixée à la première semaine de juillet. « Le manque de spécialistes dans la région, c’est un autre problème… »

Une procédure presque trop rapide

Chaque rendez-vous prend près d’une heure, principalement à cause de la barrière de la langue. Les informations de bases ont été récoltées en amont car tous les réfugiés ukrainiens qui veulent bénéficier du CPAS doivent au préalable s’être enregistrés au Palais 8 à Bruxelles. Ils bénéficient ensuite du mécanisme européen de protection temporaire, qui est utilisé pour la première fois. « Cela va vraiment très vite et il y a quand même beaucoup de couacs » regrette Marie-Aline. « Il faut chaque fois repartir de zéro au niveau bancaire, des allocations familiales, du travail… » Sans parler de l’aspect émotionnel. « Je suis peut-être plus touchée que d’habitude parce qu’on sait qu’ils ont vécu des choses difficiles. Ils viennent d’une guerre proche de chez nous… »

Cette émotion se lit sur tous les visages fatigués qui patientent en silence. Et parfois, ça déborde. Comme quand la fille d’Alla entame une litanie de « merci » avant de tomber dans les bras de Marie-Aline qui n’arrive pas à retenir une petite larme.

Trouver un logement

En début d’après-midi, c’est au tour de Malvina, son mari, la grand-mère et les deux enfants de trois et six ans, de venir donner de leurs nouvelles. Ils ont déjà la bougeotte. Sans moyen de locomotion, ils veulent quitter Gouvy pour une grande ville comme Anvers, Bruxelles ou Gand. Mais comment trouver un logement ? « Un propriétaire m’acceptera-t-il si j’ai de l’argent à lui donner mais pas de travail ? », tapote Malvina sur son téléphone. « On va vous aider pour le travail, il faut juste encore un peu patienter », tente d’expliquer Marie-Aline.

L’assistante sociale finit par comprendre que le sentiment d’urgence est lié au fait que la famille sait qu’elle commence à déranger ses généreux hébergeurs. « Déjà pour moi, gérer ces petits monstres est compliqué », blague Malvina. « Je comprends que cela use des personnes âgées. Il faut qu’on trouve une autre solution. »

Avec les vacances de Pâques qui se profilent, Marie-Aline craint que ce genre de situation se multiplie. « La crise du logement me fait très peur. De plus en plus de gens m’appellent pour me dire qu’ils sont dans des situations catastrophiques, dorment dans leur voiture. Et je ne parle pas d’Ukrainiens. Je veux dire qu’on ne trouve déjà pas de logement pour les gens d’ici… Bien sûr, on se débrouillera mais on était déjà sur le front pendant tout le covid, puis les inondations et, plus récemment, la hausse des prix de l’énergie. Je ne suis pas du genre à me plaindre mais on commence à fatiguer. »






Par Maxime Biermé

Journaliste au service Politique
Le 30/03/2022 à 22:20


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