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Elias Khoury: «La mafia au pouvoir a détruit le Liban»



Elias Khoury: «La mafia au pouvoir a détruit le Liban»

«Je n’aime pas le terme «militant». Je suis un citoyen et à ce titre j’ai des devoirs, comme celui de défendre les droits de l’homme, de me trouver aux côtés des marginalisés, avec la Justice.» – Mathieu Golinvaux.

Le Liban va mal. Ce n’est pas une information puisque le déclin s’étale sur plusieurs décennies. Mais, ces dernières années, le délitement des institutions et des services publics prend des allures cauchemardesques pour la population. Un témoin de choix, l’écrivain Elias Khoury, bientôt en nos murs (1), a accepté de nous livrer son diagnostic.


Vous êtes un observateur attentif de la scène politique libanaise. Quelle est votre opinion sur la déliquescence de votre pays ces dernières années ?

Moi qui ai connu toutes les guerres du Liban depuis 1975, je puis dire que nous n’avons en effet jamais atteint un tel état de décomposition totale de l’Etat et du pouvoir. Notre pays est laissé à son destin entre les mains d’une mafia géante qui joue des contradictions régionales. Le Liban est ainsi devenu le théâtre des luttes entre deux régimes despotiques, la république islamique d’Iran et l’Arabie saoudite. La mafia au pouvoir a détruit l’économie libanaise, le secteur bancaire est en train de disparaître, les choses les plus élémentaires de la vie quotidienne comme l’eau, l’électricité, les médicaments deviennent introuvables. Il est presque incroyable que nous continuions pourtant à vivre.


Les gens se sont révoltés en octobre 2019…

Oui, mais cette sorte d’intifada, de vent nouveau qui voyait les rues occupées, des premiers slogans de laïcité et d’indépendance fleurir, tout cela a été détruit par les milices qui s’en sont prises aux manifestants. Elles ont semblé capables de mener le pays à une nouvelle guerre civile, un terrible dilemme pour les manifestants. Pour faire accepter l’inacceptable à la population, le régime libanais fait ainsi peser la menace latente d’une guerre civile qui pourrait éclater à tout moment. Et cette menace existe bel et bien. L’horizon est donc fermé, beaucoup pensent qu’ils n’ont plus leur place au Liban, d’où l’exode de la classe moyenne, des jeunes, des diplômés, qui prend des proportions énormes, comme après la Première Guerre mondiale, quand un tiers de la population avait fui le pays.


Un constat tout à fait noir ?

Malgré cette situation qui inspire le pessimisme, on note des éléments qui font chaud au cœur, comme le succès des groupes laïques au sein du monde estudiantin ou par exemple les 80 % de voix obtenues par la liste laïque indépendante lors des élections au sein de l’ordre des ingénieurs face à celle soutenue par tous les partis confessionnels. Mais la classe dirigeante, cette oligarchie mafieuse, fera tout pour rester au pouvoir, une situation qui fait d’ailleurs penser à celle de la Syrie voisine où le régime a décidé de détruire le pays pour se maintenir.


Le Hezbollah occupe une place prépondérante au sein de la classe politique libanaise depuis trois décennies, diriez-vous que sa responsabilité dans les problèmes du pays est écrasante ?

Ce qui est remarquable dans le cas du Hezbollah, c’est qu’il défend le régime, je veux dire le régime mafieux. Sans les ordres menant à la répression donnés par un ministre du Hezbollah à l’automne 2019, nous n’en serions pas là. Ce parti joue un rôle essentiel dans la continuation de la corruption de la classe dirigeante et l’asphyxie de l’économie. Le Hezbollah ne s’en préoccupe guère car il sert les intérêts stratégiques globaux de l’Iran. Cela dit, ce parti n’est pas seul responsable, les autres partis confessionnels dirigés par d’ex-chefs de guerre sont également en cause. C’est une vraie crise de régime.


Le 4 août 2020, une terrible explosion de nitrate d’ammonium a détruit une partie de Beyrouth, vous aviez écrit qu’il ne s’agissait pas d’un hasard…

Non, ce n’était pas un hasard mais le résultat d’une accumulation de corruption, d’irresponsabilité, de mépris de la classe dirigeante envers le pays et le peuple. Cette explosion incarne le point culminant de notre tragédie, de la crise du système capitaliste à la libanaise. Mais elle n’a pourtant pas décidé l’oligarchie au pouvoir d’arrêter de piller le pays. On se retrouve avec un gouvernement au Liban qui n’a aucun moyen financier, qui n’a ni légalité ni légitimité, qui se maintient en brandissant la menace d’une guerre civile.


Vous avez milité dans les années 60 et 70 au sein du Fatah, le mouvement palestinien cher à feu Yasser Arafat. Comment jugez-vous l’état de la cause palestinienne en 2021 ?

Un grand malentendu a longtemps prévalu dans le monde arabe où avait été forgé le terme nakba (catastrophe) pour désigner la création d’Israël en 1948 et l’expulsion des Palestiniens. Or la nakba est un processus continuel depuis 1948. C’est le projet sioniste qui consiste à occuper toute la terre de Palestine. Entre 1948 et 1967, même les réfugiés palestiniens restés en Israël mais déplacés n’ont pu regagner leurs foyers. Israël a inventé pour eux la loi des « présents absents », une expression israélienne légale qu’aucun écrivain n’aurait osé imaginer. Après la guerre de 1967, les choses ont pris une autre dimension avec la saisie par les colons juifs de terres nouvellement occupées. Les Palestiniens se retrouvent encerclés dans des cantons, des bantoustans. Cela au nom d’un concept religieux, « la Terre promise », qui introduit une dimension de guerre de religion. Or les dieux ne sont jamais fatigués, ils peuvent guerroyer à l’infini. Actuellement, nous sommes toujours au milieu de la nakba qui a pris une nouvelle dimension avec cette Autorité palestinienne qui est corrompue et fait partie de la machine de l’occupation. La lutte palestinienne va continuer. Pour longtemps encore car Israël n’accepte pas l’Autre.


Vous êtes considéré comme l’un des plus grands écrivains arabes contemporains. Comment voyez-vous l’acte d’écriture par rapport à la militance politique ? Chez vous, les deux sont intimement liés ?

Oui et non. Je n’aime pas le terme militant. Je suis un citoyen et à ce titre j’ai des devoirs, comme celui de défendre les droits de l’homme, de me trouver aux côtés des marginalisés, avec la Justice. C’est l’ABC de la politique au sens noble, l’humanisme. Alors oui, en ce sens, je suis engagé. Par l’écriture notamment. Qui est un phénomène très complexe. La littérature ne consiste pas à faire des déclarations mais bien à entrer dans les détails de l’âme humaine. La littérature est une musique des mots qui essaient d’exprimer l’expérience humaine dans toute sa complexité, avec ses humeurs, ses malheurs, ses joies et peines. Par cet aspect que je qualifierais, bien que parfait athée, de spirituel, l’écriture dépasse la politique au sens strict. Cette dimension spirituelle crée un miroir qui reflète les émotions humaines avec les échos des corps et de la nature.


(1) Elias Khoury participe au festival « Echos de Beyrouth, 72 heures pour le Liban » organisé à Bozar par la Chaire Mahmoud Darwich entre le 12 et le 15 novembre.








Par Baudouin Loos

Journaliste au service Monde

Le 12/11/2021 à 08:35



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